L’INCROYABLE PERIPLE DU TABLEAU DE SAINT CESAIRE DANS LE VILLAGE DES THONS

L’article qui va suivre est le fruit de recherches anciennes et récentes ; récentes notamment lorsqu’un rebondissement issu des archives judiciaires de Lamarche et Neufchâteau (1868 et 1869) nous a fait comprendre que le tableau représentant saint Césaire était peut-être beaucoup moins obscur et commun que nous le croyions.

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Le saint de la Saône et du Rhône

Sur le tableau en question, Césaire est représenté debout avec ses attributs d’évêque d’Arles (crosse et mitre), charge qu’il exerçait à l’époque mérovingienne. Les yeux levés vers le ciel, il est à l’avant d’un paysage agreste que l’on pourrait interpréter comme étant le val de Saône. Le saint homme était né vers 470 à Chalon-sur-Saône, et à part aux iles de Lérins et à Marseille, sa présence est essentiellement attestée en Arles. Dans le Grand-Est, l’invocation de son pouvoir intercesseur était fréquent, et nombre de villages et d’églises l’avaient adopté comme saint patron : Parey Saint-Césaire, en Meurthe-et-Moselle, n’est pas une exception.

Haut de ses presque 2m, le tableau ornait la chapelle Saint-Césaire du château refait au XVIIes par l’architecte Gentillâtre. Cette chapelle se trouvait au deuxième étage presque sous les combles de la tour carrée méridionale : impossible de l’imaginer, car, comme toute la partie méridionale du château, elle est partie à New-York en 1926 pour servir de matériau à l’édifice que fit reconstruire Archibald Barney sur l’ile appelée Long Island sous le ridicule nom de « château de Voltaire ». C’est la famille du Châtelet qui en fut commanditaire et propriétaire, et l’on pourrait déduire, en examinant la peinture, qu’elle fut voulue et commandée par Errard du Châtelet et son épouse Lucrèce d’Orsans. A quel imagier, à quel peintre ? Impossible de répondre. Vers 1660-70, Charles Herbel commençait à se faire connaître, et d’autres artistes lorrains de renom finissaient leur vie sur place, s’ils n’étaient pas à Rome. A-t-on affaire à un « local », un second pinceau ? La qualité de l’œuvre le dément. En tout état de cause, cette oeuvre n’est pas signée, et ce n’est pas le cartouche baroque portant « Saint Césaire priez pour nous ! » qui pourra nous aider. Devant ce tableau, nombre de mariages prestigieux se déroulèrent : Louis de Choiseul d’Iche y épousa la marquise de la Rabatelière, les Le Paige s’y allièrent religieusement aux d’Arsonval, et les Cordeliers, devenus officiellement chapelains du château, assurèrent régulièrement des offices et des petites cérémonies pour leurs amis et protecteurs du Châtelet. Le tableau, sans doute placé à l’arrière du maître-autel, resta en place jusqu’à la Révolution. En 1793, les commissaires de la République venus inventorier la demeure seigneuriale n’en soufflent mot, mais ils cherchaient essentiellement ce qui pouvait se monnayer ou partir à la fonte. Au XIXes encore, le cadre était sur place et quand la succession d’Ernest Hoffelize (1857) permit au consortium des 2 frères Gadel et des 2 frères Levylier de devenir « châtelain aux Thons », par une vente du château à la barre du tribunal de Nancy, les choses ne bougèrent pas, et le tableau resta au château. Jusqu’au jour où…

Une sombre histoire de chapelles et de chapelains

L’église paroissiale Saint-Pancrace du Petit-Thon était un monde bien à part du château et du couvent, avec un curé proche de ses paroissiens et peu amène à l’égard des Cordeliers et des habitants de la demeure seigneuriale. Pourtant, il existait, à la place de la sacristie actuelle au nord du chœur, une belle chapelle voûtée dédiée à Sainte-Suzanne : la troisième épouse de Jean I du Châtelet, Guillemette d’Amoncourt s’y était faite inhumer, et l’avait sans doute financée. Le retable de la chaste Suzanne et un retable aux 12 apôtres en étaient les points artistiques forts. Ce petit sanctuaire était ouvert sur le maître-autel, mais une balustrade en bois de 1m50 séparait l’espace du chœur de celui de la chapelle. Les seigneurs, notamment les Toustain de Viray,  y venaient rarement, mais la place était occupée, pendant les offices, par l’intendant et le concierge du château. Quand le consortium Gadel-Levylier acheta le domaine seigneurial, les choses évoluèrent, et les nouveaux propriétaires se considérèrent presque comme les maîtres de la chapelle Ste Suzanne. La Révolution et le code civil étaient passés, mais les mentalités n’avaient pas suivi. Situation étrange quand on sait que Joseph Levylier était président du consistoire israélite de Nancy… En 1862, la petite construction médiévale était au bord de l’effondrement, et le curé de l’époque, au nom du conseil de fabrique, demanda le secours des châtelains devenus chapelains. Pierre Angelot, maçon et vigneron, mit à bas l’édifice branlant, et reconstruisit ce qui existe encore (la sacristie) en y ménageant une porte sur la rue, c’est-à-dire sur le cimetière à l’époque. Financeurs et mécènes, les frères Gadel et Lévylier gardèrent la clé de cette porte, et s’affirmèrent encore plus comme les maîtres des lieux, seuls maîtres après Dieu, et sans beaucoup d’égards pour le nouveau curé, le Sieur Mangin. Les relations ne tardèrent pas à se dégrader, et en 1868, on se trouvait au départ d’une grave crise.

Et l’on reparle de saint Césaire

Les frères Gadel firent déménager tout le mobilier de « leur » chapelle Saint-Césaire au château dans « leur » chapelle Sainte-Suzanne jouxtant l’église Saint-Pancrace : autel, bancs, prie-Dieu et décorations y furent installés et, bien sûr, le tableau de saint Césaire y trouva sa place. Le menuisier Charles Rayeur le fixa au mur du nouveau domicile. Mais le curé Mangin ne l’entendit pas de cette oreille : la porte extérieure de la chapelle était fermée, et le sonneur était obligé de faire un « long détour » (sic) pour accéder à la corde des cloches dans le chœur de l’église. Le prêtre n’hésita pas, alors, à arracher la serrure, ce qui lui valut d’être assigné devant le tribunal de Lamarche par Mrs Gadel et Levylier (1868). Des témoins furent produits, et après report et moultes délibérations, le curé fut condamné aux dépens. Il n’hésita pas à faire appel devant le tribunal de 1ère instance de Neufchâteau (1869) qui lui donna finalement raison : on n’était plus sous l’ancien régime, juridiquement la notion de chapelle seigneuriale était indéfendable. A la suite, les plaignants décidèrent d’attaquer le conseil de fabrique qui demanda au préfet l’autorisation d’ester en justice. L’affaire se perdit ensuite et se calma d’elle-même : la guerre de 70 qui fit bien des ravages au château y contribua. Entre-temps, le curé victorieux avait transformé la chapelle en sacristie (en y faisant de nouveaux travaux d’aménagement). Le tableau y resta, puis déménagea sans précaution vers le couvent, où un certain Alfred Humblot le recueillit pour enrichir ses collections d’art sacré. Lors de la vente aux enchères du 23 août 1939 dans le même couvent, le commissaire-priseur offrit à Mme Marguerite Séjournant la toile en lambeaux en lui disant en fin de vente (sic) : « votre mari se prénommait Césaire, nous vous devons bien cela »…

1985-2022 : Le saint de la Saône en Saône lorraine

Pendant plus de 45 ans, la toile crevée et en lambeaux stagna sous les tuiles du grenier de Mme Césaire Séjournant à Châtillon, et il fallut l’exposition d’art religieux local organisée par l’association Saône lorraine en juillet 1984 à l’église du Petit-Thon pour que les choses se débloquent dans la bonne direction. Mme Séjournant me proposa de me donner le « rescapé » (des morceaux de toile dans un cadre en morceaux), charge à notre association de « ressusciter » le saint évêque. Pendant l’hiver, nous confiâmes le travail à Mme Viera Dagostini, artiste d’origine slovaque, qui réentoila, retoucha, restaura : un véritable miracle ! l’œuvre parfaitement achevée fut inaugurée et présentée au public lors d’une grande fête que nous donnâmes au village en juillet 1985, en présence d’une impressionnante assistance, de l’évêque de Saint-Dié et des élus du secteur : Mme Césaire Séjournant et Mme Césaire Mougin firent tomber le voile qui recouvrait la toile. Comme le but de l’association a toujours été d’ouvrir et de montrer ses réalisations et ses travaux à un maximum d’amateurs, nous décidâmes de déposer l’œuvre d’art dans le grand escalier du couvent, propriété de M. Pierre Demange, qui avait ouvert un restaurant dans la partie centrale dudit couvent. En 2020, le tableau nous fut rendu, et fut transporté dans la partie septentrionale, celle que nous avons achetée 14 ans auparavant. Depuis, elle orne une cellule de l’étage, et tous peuvent venir l’admirer quand des visites guidées sont organisées dans la « partie Saône lorraine des Cordeliers des Thons ». C’est ainsi qu’une étape, qui ne sera sans doute pas la dernière, fut franchie : elle assura la survie d’une belle et fameuse œuvre d’art du XVIIes., qui cohabita avec les familles du Châtelet, Toustain de Viray, d’Hoffelize, Gadel et Levylier, Séjournant et Demange, pour finalement revenir presque à son point de départ. Un périple qui n’était rien si la toile était partie en 1926 avec les pierres de la chapelle du château et de son aile droite, à Long-Island, chez Archibald Barney !

Jean-François MICHEL

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